Dimanche 13 septembre 2009
Un petit ciné ce
soir ?
Tu as un instant d’hésitation devant ma suggestion. Tu regardes par la fenêtre, tu portes la main sur ton menton. Tu as quelque chose à proposer mais tu n’es pas
sûr de vouloir le faire.
En fait… Je voulais te demander… Alex et Sylvie font une fondue. Nicolas et Francine y seront. On est invités
si tu veux. Mais, si tu préfères le cinéma, on va au cinéma bien sûr…
Ainsi c’est à moi que revient cette lourde tâche : choisir d’entrer ou non plus avant dans ton monde. Moi je décide immédiatement :
Allons chez tes amis, le cinéma attendra.
Tu as l’air plutôt content et tu me parleras de chacun de ceux que je dois rencontrer le soir tout au long de la journée, en me citant à chaque fois une
anecdote tendre ou carrément cocasse.
Quelques minutes avant de partir, tandis que je me maquille, tu balayes une dernière fois tous les portraits robots, au point que j’ai l’impression de les glisser
dans mon sac entre un paquet de kleenex et un rouge à lèvre. Quand la porte s’ouvre, tu as droit à des embrassades chaleureuses, aux frappes cordiales des hommes et aux exclamations de ces
dames. Je reste prudemment en arrière. Ca me fait toujours drôle ces rencontres de pièce rapportée où l’on se tourne vers moi avec un petit sourire poli, mi-gentil, mi-prudent. Je lis dans les
regards une forme de crainte, peut-être faut-il même parler d’un soupçon d’effort… ah, cette terrible conscience de la nécessité absolue de bien
s’entendre. Ainsi, ce soir, la rencontre, ce n’est pas le pétillement du regard - cela, au début, on n’est même pas capable de le voir- c’est un énorme dossier au bout duquel il faut
arriver. Après l’échange des bises et des prénoms et le constat que je suis, une nouvelle fois, la plus jeune de la troupe, la soirée peut commencer. Chacun va sans doute veiller à se montrer
sous son meilleur jour.
Ca commence assez curieusement, car la maîtresse de maison ne joue pas le jeu, elle me regarde avec un petit air curieux et au fond, pas tellement
sympathique. Elle pense sans doute que j’ai chipé sans vergogne la place de La Précédente, qu’elle a dû voir souffrir. Il faudra que je la mette en
confiance, que je l’attendrisse … Je me donne avec elle ma première nouvelle tâche. Son compagnon cherche sans trop de succès à me mettre doucement à l’aise. Chacun connaît les lieux et je
me retrouve plantée au milieu des allées et venues sans savoir où me mettre. On me débarrasse de mon manteau et de mon sac, on me prend la bouteille que tu m’as confiée, on me demande pardon car
je suis toujours devant la mauvaise porte - celle du dressing - ou le mauvais placard - celui des verres à pieds - et on finit par me coincer sur le canapé entre deux
coussins, un doigt de Porto à la main, et j’attends là que tout le monde ait fini de s’activer, en jetant un coup d’œil à la télévision qui clignote. J’observe autour de moi : un
intérieur moderne, chaleureux, impeccable, tout de beige et de brun chic, un grand balcon filant, des images encadrées, des photos de famille, un jeu d’échec, des revues financières.
On va mettre des touches de couleurs, me glisse-t-on à l’oreille, imaginant sans doute que l’œil que je promène sur
toutes ces petites élégances a quelque chose de réprobateur. C’est toute une harmonie douce qui s’étale autour de moi, une décoration tendre
mais sans risque. Je ne bouge pas d’un centimètre. Je vous écoute de loin échanger des livres, des outils, des nouvelles de vos amis communs. Tu me jettes un œil désolé et un
peu inquiet et tu poses la seule question que je redoute.
Tu ne t’ennuies pas ?
Non.
Bien sûr que non je ne m’ennuie pas. Je voudrais juste ressembler à un de ces coussins moi aussi et ne pas avoir à exister ce soir. Vous écouter sans être
là.
(...)